L'entretien d'explicitation

Vous êtes confrontés à un stagiaire qui vous dit : je n'arrive pas à mettre des mots sur ce que je fais. L'entretien d'explicitation ....

3/30/202610 min read

L'entretien d'explicitation (Pierre Vermersch) : l'outil incontournable du formateur, de l'accompagnateur VAE et du facilitateur

Vous accompagnez un candidat en VAE et il vous répond : « Je sais faire, mais je ne sais pas comment expliquer ce que je fais. » Vous animez une session de formation et un apprenant, pourtant expérimenté, peine à mettre des mots sur ses propres compétences. Cette situation, tout formateur, accompagnateur ou facilitateur la connaît. C'est précisément pour y répondre que Pierre Vermersch a conçu, dès 1986, l'entretien d'explicitation — une technique d'entretien qui permet de faire émerger ce que l'action contient d'invisible, de tacite, de profondément enfoui dans le corps et dans la mémoire.

Qu'est-ce que l'entretien d'explicitation ?

L'entretien d'explicitation est une technique de questionnement non directif mise au point par Pierre Vermersch, psychologue et chercheur au CNRS, à partir de 1986. Son principe fondateur repose sur un constat simple mais puissant : l'action est opaque à celui qui l'accomplit. Pour réussir une tâche, un professionnel n'a pas besoin de savoir consciemment comment il la réalise. Il agit, et son savoir-faire reste dans ce que Vermersch appelle le préréfléchi — un espace cognitif non conscient, non verbalisé, mais bel et bien actif.

L'objectif de l'entretien d'explicitation est de faire passer ce savoir du préréfléchi au réfléchi : aider la personne à verbaliser, après coup, le déroulement précis d'une action qu'elle a vécue. Il ne s'agit pas de décrire ce qu'on ferait en général, mais ce qu'on a fait, dans cette situation précise, à ce moment-là. Cette singularité est essentielle.

S'appuyant sur les travaux de Jean Piaget et sur la phénoménologie, Vermersch parle de réfléchissement : le fait de ramener au niveau de la conscience ce qui était implicite dans l'action. La technique repose sur trois piliers :

  • L'ancrage dans un vécu singulier (une situation précise, passée, délimitée)

  • L'accès à la mémoire d'évocation (et non à la mémoire abstraite ou sémantique)

  • Un questionnement descriptif et non inductif, guidant sans orienter

""Dans toute action, il y a un savoir pratique préréfléchi, c'est-à-dire non conscient pour la personne qui agit""

La plus-value pour les professionnels de l'accompagnement et de la VAE

L'entretien d'explicitation est souvent comparé à l'ouverture d'une boîte noire : celle de l'apprenant ou du professionnel accompagné. Ce qui en sort n'est pas un discours sur les compétences, mais la description vivante et détaillée de l'action réelle — avec ses hésitations, ses micro-décisions, ses ajustements invisibles.

Pour un accompagnateur VAE, c'est un outil central. Le candidat à la Validation des Acquis de l'Expérience doit démontrer des compétences issues de son parcours professionnel. Or, ces compétences sont souvent implicites : le professionnel les mobilise au quotidien sans les nommer. L'entretien d'explicitation permet de les faire émerger, de les verbaliser, puis de les mettre en correspondance avec les référentiels de certification.

📊 Outil clé utilisé dans plus de 80% des dispositifs d'accompagnement VAE professionnels en France - Usage de l'entretien d'explicitation en VAE

Les bénéfices concrets sont multiples :

Pour le formateur et le facilitateur, l'entretien d'explicitation enrichit les débriefings post-formation, les retours de stage, les analyses de pratiques professionnelles (APP) et les séquences d'apprentissage expérientiel. Il transforme l'expérience brute en savoir formalisé.

La posture de l'accompagnateur, du formateur et du facilitateur

Accompagnatrice VAE en posture d'écoute active, neutralité bienveillante, prise de notes discrète lors d'un entretien professionnel

C'est peut-être le point le plus délicat — et le plus transformateur — de la méthode. L'entretien d'explicitation exige une posture radicalement différente de celle du formateur classique qui transmet, évalue ou conseille.

La neutralité bienveillante

L'accompagnateur entre dans un état de suspension du jugement. Il n'évalue pas, ne valide pas, ne commente pas. Son seul objectif est de créer les conditions dans lesquelles la personne peut accéder à son propre vécu. Cette posture est directement au cœur de ce qu'on attend d'un accompagnateur VAE : il n'est ni jury, ni formateur, ni thérapeute — il est un guide qui aide à rendre visible ce qui est déjà là.

Le contrat de communication

Avant de commencer, l'accompagnateur établit un contrat de communication explicite : il explique à la personne qu'on va s'intéresser à une situation précise, qu'il n'y a pas de bonne ou mauvaise réponse, et que les questions visent à décrire — pas à expliquer ou justifier. Ce cadre sécurise et libère la parole.

Guider sans diriger

Le formateur-facilitateur qui pratique l'explicitation renonce à sa position d'expert pour adopter une posture de curiosité authentique. Il ne sait pas ce que la personne a vécu — et c'est précisément cette ignorance volontaire qui rend le questionnement efficace. Chaque relance part de ce que la personne vient de dire, et non d'une hypothèse préétablie.

"Ajuster sa posture pour s'affirmer de façon bienveillante et engagée, et favoriser l'autonomie des personnes accompagnées." — Référentiel de formation à l'entretien d'explicitation, Analyse des Pratiques

Cette posture est commune à trois figures professionnelles :

  • L'accompagnateur VAE : guide le candidat dans la formalisation de ses expériences sans écrire à sa place

  • Le formateur : facilite la prise de conscience après une mise en situation ou un stage

  • Le facilitateur : crée l'espace dans lequel le groupe ou l'individu peut explorer son propre fonctionnement

Les bonnes questions à poser

Les questions de l'entretien d'explicitation ont une caractéristique fondamentale : elles sont descriptives, pas justificatives. On ne demande jamais pourquoi — ce mot déclenche immédiatement des rationalisations, des excuses, des généralisations. On demande quoi, comment, quand, où.

Voici des exemples de relances efficaces :

Pour ancrer dans le vécu singulier :

« Vous m'avez parlé d'une situation avec ce client. Pouvez-vous me décrire ce moment précis ? »

« À quel moment exactement avez-vous pris cette décision ? »

« Qu'est-ce qui se passait juste avant ? »

Pour approfondir la description de l'action :

« Quand vous dites que vous avez "géré la situation", qu'est-ce que vous avez fait, concrètement ? »

« Comment saviez-vous que c'était le bon moment pour intervenir ? »

« À quoi avez-vous vu que ça fonctionnait ? »

Pour accéder aux dimensions sensorielles et cognitives :

« Qu'est-ce que vous perceviez à ce moment-là ? »

« Qu'est-ce qui se passait en vous pendant que vous faisiez ça ? »

Ces questions maintiennent la personne dans la Position de Parole Incarnée (PPI) — un état d'évocation dans lequel elle revit la situation de l'intérieur, à la première personne, dans le présent de son souvenir.

Les pièges à éviter absolument

Même avec les meilleures intentions, certaines erreurs fréquentes sabotent l'entretien d'explicitation :

1. Les questions en "pourquoi"

Elles conduisent inévitablement à des justifications et des rationalisations, pas à des descriptions. « Pourquoi avez-vous fait ça ? » → sortie immédiate du vécu.

2. Les questions inductives « Vous avez sûrement vérifié que... ? » ou « N'est-ce pas parce que... ? » orientent la réponse avant même qu'elle soit formulée.

3. La sortie vers le général « En général, comment vous faites ? » — Cette question bascule de l'expérience singulière vers un discours générique qui efface les détails précieux. L'explicitation travaille toujours sur une situation, un moment.

4. Confondre explication et explicitation

L'explication cherche des causes et des raisons. L'explicitation cherche la description fine du déroulement. Ce n'est pas la même chose.

5. L'interprétation prématurée

Reformuler en ajoutant du sens (« Donc vous vous sentiez dépassé ? ») projette le cadre de référence de l'accompagnateur sur le vécu de l'autre. Il faut rester au plus près des mots employés par la personne.

📊 Les questions inductives et le glissement vers le général représentent 70% des erreurs observées chez les praticiens débutants - Pièges les plus fréquents en entretien d'explicitation

Ce que les neurosciences nous disent

La dimension neuroscientifique de l'entretien d'explicitation est fascinante — et elle confirme l'efficacité de la méthode sur des bases biologiques solides.

L'état d'évocation : activer la mémoire épisodique

Lorsqu'une personne entre dans la Position de Parole Incarnée, son cerveau active la mémoire épisodique — ce système mémoriel qui stocke les événements personnellement vécus, avec leur contexte sensoriel, émotionnel et temporel. C'est l'hippocampe, l'amygdale et le cortex préfrontal qui entrent en jeu. La personne ne raconte pas un souvenir abstrait : elle le revit de l'intérieur, avec une richesse de détails que la mémoire sémantique (les connaissances générales) ne peut pas fournir.

Cette distinction est cruciale : quand on demande « Comment faites-vous en général ? », on active la mémoire sémantique — des schémas généraux, des automatismes verbaux. Quand on demande « Que s'est-il passé ce mardi-là, avec ce client précis ? », on active la mémoire épisodique — et avec elle, la richesse du vécu réel.

Le réfléchissement piagétien et la prise de conscience

Vermersch s'appuie sur le concept piagétien de réfléchissement : le processus par lequel une connaissance implicite (inscrite dans l'action) est reconstruite à un niveau supérieur de conscience. Ce mouvement — du faire au savoir qu'on fait — n'est pas automatique. Il nécessite un accompagnement. Et c'est exactement ce que produit l'entretien d'explicitation.

Cette prise de conscience n'est pas anodine du point de vue neurologique. Elle crée de nouvelles connexions synaptiques : les neurones qui s'activent ensemble lors de l'évocation et de la verbalisation se connectent, renforçant les réseaux associés à cette compétence. C'est le principe fondateur de la plasticité neuronale : le cerveau se reconfigure au fil des apprentissages et des prises de conscience.

📊 Les neurones qui s'activent ensemble se connectent ensemble — chaque prise de conscience crée de nouvelles connexions synaptiques durables - Plasticité neuronale et apprentissage

Un levier d'apprentissage durable

En combinant évocation sensorielle, verbalisation et réflexivité, l'entretien d'explicitation déclenche un apprentissage en profondeur — celui qui laisse des traces durables, contrairement à la mémorisation de surface. La personne ne reçoit pas un savoir de l'extérieur : elle le construit à partir de son propre vécu. Ce processus est particulièrement puissant pour les adultes en formation continue, dont l'expérience est la matière première de l'apprentissage.

""La mise en mots provoque un retour réflexif du sujet et une prise de conscience de son fonctionnement cognitif""

— Cahiers Pédagogiques - Pierre Vermersch

Questions Fréquentes (FAQ)

Quelle est la différence entre l'entretien d'explicitation et un entretien classique ?

Un entretien classique cherche souvent à recueillir des opinions, des représentations ou des explications causales. L'entretien d'explicitation, lui, vise uniquement la description fine d'une action passée et singulière. Il repose sur un questionnement non inductif, ancré dans le vécu à la première personne, et évite systématiquement les questions en "pourquoi". La posture de l'interviewer est radicalement différente : il ne sait pas, ne juge pas, ne valide pas — il guide vers la description.

L'entretien d'explicitation est-il réservé à des experts ?

Non, mais il nécessite une formation sérieuse. Les techniques de relance, la posture de neutralité bienveillante et la capacité à maintenir la personne dans l'état d'évocation s'apprennent. Des formations existent, allant de 2 à 5 jours, destinées aux formateurs, accompagnateurs VAE, coaches, conseillers en insertion et facilitateurs. Le GREX (Groupe de Recherche sur l'Explicitation) propose également des ressources et des séminaires pour approfondir la pratique.

Comment l'entretien d'explicitation s'intègre-t-il dans un accompagnement VAE ?

Dans le cadre de la VAE, l'entretien d'explicitation est utilisé pour aider le candidat à décrire finement ses activités professionnelles et à en extraire les compétences implicites. Ces descriptions alimentent ensuite la rédaction du dossier de preuves. L'accompagnateur guide sans écrire à la place du candidat : il crée les conditions pour que le candidat se découvre compétent, et puisse le formuler lui-même.

Peut-on utiliser l'entretien d'explicitation en groupe ?

Oui, dans le cadre de l'analyse de pratiques professionnelles (APP) ou de groupes de pairs. Un participant décrit une situation vécue pendant que les autres écoutent sans juger. L'animateur guide la description avec les techniques d'explicitation. Cette modalité est très utilisée dans la formation des enseignants, des soignants et des travailleurs sociaux.

Quelle est la durée idéale d'un entretien d'explicitation ?

Un entretien d'explicitation peut durer de 20 minutes à 1 heure, selon la complexité de la situation explorée et l'expérience de l'interviewer. Les premières pratiques sont souvent courtes (20-30 minutes). Avec l'expérience, on peut explorer des situations plus riches et plus longues. L'essentiel est de maintenir la qualité de présence et l'ancrage dans le vécu singulier tout au long de l'échange.

Conclusion : Se former pour transformer sa pratique

L'entretien d'explicitation n'est pas une technique parmi d'autres. C'est une philosophie de l'accompagnement qui repose sur une conviction profonde : chaque personne sait plus qu'elle ne croit savoir. La compétence est là, inscrite dans le corps, dans la mémoire, dans les gestes du métier — mais elle attend d'être nommée pour devenir pleinement utilisable, transférable, valorisable.

Pour le formateur, c'est un outil de débriefing et d'analyse de pratiques d'une richesse incomparable. Pour l'accompagnateur VAE, c'est le levier qui transforme une expérience vécue en dossier de compétences solide. Pour le facilitateur, c'est une façon de créer un espace de parole authentique, ancré dans le réel plutôt que dans les représentations.

Et les neurosciences confirment ce que les praticiens observent sur le terrain : verbaliser son action, c'est apprendre à un niveau profond, durable, neurobiologiquement ancré.

Vous souhaitez intégrer l'entretien d'explicitation à votre pratique professionnelle ? Des formations de 2 à 5 jours, animées par des praticiens certifiés, vous permettront d'acquérir les outils, la posture et la finesse nécessaires pour faire de chaque entretien un véritable moment de révélation des compétences. C'est un investissement qui transforme durablement la qualité de votre accompagnement — et l'expérience de ceux que vous accompagnez.